Archives pour février 2009

La campagne se dépeuple ?

février 23, 2009

C’est un article dans Le Journal de la maison : “la campagne s’invite en ville, où l’on rêve de simplicité“. On peut y lire que la tendance déco du moment, c’est le retour à la simplicité et au naturel : artisanat locale, matières brutes, fait-maison, bois clair, matériaux recyclés… Le style “campagne”, symbolisé par la grande table de ferme, fait fureur. Soit. Mais, histoire de donner un peu de profondeur à ces quelques lignes, le journal a interviewé une designer “chasseuse de tendances”, Elisabeth Leriche, sur la question. Et là, bonjour les clichés :

Pensez-vous que les citadins vont partir en mass vers la campagne, ou faire venir la campagne en ville ?”. Réponse : “Les gens ne quittent pas du tout les villes. Les chiffres le montrent, les campagnes continuent de se dépeupler. Ce retour à la campagne concerne les privilégiés. C’est une sorte de fantasme mais il reste très peu d’agriculteurs et peu de sources de revenus en milieu rural. Ce qui est vrai, c’est que les citadins sont demandeurs de nature dans les villes“.

Une réponse pleine de confusion (on mélange les flux entrants et les flux sortants, on assimile rural à agricole, on parle de “retour” à la campagne au lieu d’installation ou de déménagement… ) et comportant des erreurs. En effet, si des gens quittent la campagne pour rejoindre les villes, beaucoup de citadins partent s’installer à la campagne, c’est un flux croisé. D’autre part, le dernier recensement a montré une croissance démographique des communes rurales. Enfin, l’installation à la campagne ne concerne pas seulement des privilégiés, mais différentes couches de la population, tant des familles aisées que des précaires en passant par les classes moyennes.

Si cela vous intéresse, je vous invite à lire les différentes études sur la question des dynamiques migratoires ville/campagne, que vous pourrez trouver ici : http://www.installation-campagne.fr/centre-ressource-Dynamiques-migratoires-en-France-3,35.html

L’interview dans le Journal de la maison se poursuit sur les technologies, où l’on peut lire “On est totalement connecté au monde actuel, on peut avoir internet au fin fond de la Creuse“. Ca, c’est vrai mais c’est quand même incroyable la force symbolique de ce département. A chaque fois qu’on veut évoquer la campagne profonde, bien perdue, isolée et tout, on cite la Creuse. Pourtant, il existe bien d’autres départements ruraux de ce type… Est-ce dû à son nom ?

Des nouvelles de la Creuse

février 18, 2009

Un rapide message pour relayer l’action de “Colères solidaires”, un collectif qui se bat pour le maintien des services publics en Creuse. La mobilation est partie de l’école : une vingtaine de classe serait menacée de fermeture !

Je vous laisse aller visitr le blog : http://coleresolidaires.blogspot.com/

Ainsi que le blog des parents d’élèves creusois : http://ecolesendanger.blogspirit.com/

De la relocalisation à la décroissance… ou au développement durable ?

février 5, 2009

J’ai déjà évoqué l’importance de relocaliser l’économie ou plutôt de créer une économie localisée pour favoriser le développement des territoires ruraux mais aussi pour inventer un nouveau modèle de société, plus écologique et sociale. J’ai aussi abordé la question de l’autonomie (vie en auto-suffisance). Il est donc logique que je m’aventure sur le terrain de la décroissance, ce mot-qui-fait-peur mais qui, pourtant, sous-tend une idéologie moins négative qu’elle ne paraît et ouvre différentes perspectives en terme de projet de société.

Pour cela, je vous propose un petit compte-rendu d’une conférence de Serge Latouche, l’économiste le plus prolixe sur la question, qui s’est tenue cette automne à Paris, organisée par les JNE (journalistes pour la nature et l’écologie, dont je suis membre).

Origine du concept de décroissance

La décroissance vient de la rencontre de deux courants de pensées :

- l’écologie politique : le Club de Rome, les intellectuels comme André Gorz ou Bernard Charbonneau, le scientifique Georgescu Roegen, à qui l’on attribue la paternité du mot décroissance (en fait, c’est à son traducteur que l’on doit le terme). Pour ces penseurs, seule la sobriété peut permettre de résoudre la crise écologique puisque la seconde option, la foi en la techno-science (scientisme), conduit à une crise sociale et déshumanise

- la critique du développement : des penseurs comme Ivan Illich et François Partant, pour qui l’idéologie du développement n’est que la poursuite des pratiques colonialistes et reflète une velléité d’occidentaliser le monde. En toile de fond, la critique de la société de consommation et de ses 3 piliers : la publicité, l’obsolescence programmée et le crédit.

Au début des années 2000, le développement durable fait son entrée et La Ligne d’Horizon (l’association des amis de François Partant) s’inquiète de ce concept qui leur semble n’être que le nouveau visage de l’idéologie du développement qu’ils critiquent. Cette association organise donc en mars 2002 un colloque international à l’Unesco sur le thème de l’après-développement. Là, ça a fait “tilt” : la décroissance a permis la convergence de ces deux courants.

Un mot communiquant

Le mot “décroissance” a été choisi pour son côté communiquant, plus parlant que la notion d”après développement”. Dans un monde de communication, il fallait un mot un peu slogan, qui puisse susciter des réactions. C’était important face à l’inertie actuelle. Avec le mot décroissance, on se focalise sur la base des problèmes : la croissance à l’infini n’est pas soutenable car les ressources de la planète sont limitées, et elle n’est pas souhaitable d’un point de vue social. Pour le reste, les divergences sont nombreuses car la décroissance a donné naissance à plusieurs courants de pensée.

Trois contre-sens à propose de la décroissance
Où les sceptiques se rendent compte qu’il ne s’agit pas du tout de revenir à la bougie

1) la décroissance n’est pas la récession ni la croissance négative, ni la croissance zéro.
La crise actuelle n’a rien à voir avec la décroissance. Et pour cause, il n’y a rien de pire qu’une croissance négative dans une société bâtie sur la croissance, c’est que nous vivons en ce moment (nous et nos portes-monnaies !). La décroissance, c’est une invitation à créer un nouveau projet de société qui ne serait plus basé sur la croissance.

2) la décroissance est technophobe
La décroissance dénonce le scientisme, mais pas la science et n’a rien contre la recherche en médecines préventives, agrobiologie etc.

3) la décroissance, c’est revenir à l’âge de pierre, la bougie, le moyen-âge…
Il y a moins d’une cinquantaine d’années, on ne vivait pas à la bougie et pourtant, l’empreinte écologique des Français était soutenable c’est à dire équivalente à une planète (rappelons que si tout le monde vivait comme nous aujourd’hui, il faudrait 3 planètes). Qu’est-ce qui nous a fait passé en quelques années de 1 à 3 planètes ? La mondialisation économique et libérale. Dans les années 60, quand on achetait à l’époque un yaourt à la fraise, ce produit et ses différents ingrédients n’avaient pas fait des milliers de kilomètres avant d’arriver à l’épicerie. On peut culpabiliser le citoyen autant qu’on veut en l’exhortant à pratiquer des petits gestes verts, mais ce n’est pas lui qui pollue, c’est le système.

A ce compte-rendu des propos de Serge Latouche, j’ajouterai que la décroissance s’applique aux pays riches, développés. Il ne s’agit pas de laisser le Sud crever ! En revanche, leur imposer notre modèle de développement est absurde quand on voit où cela nous a conduit : crise économique, écologique et sociale.  Il va de soi que les objecteurs de croissance souhaitent que chacun puisse avoir accès à de l’eau potable, à une nourriture saine et à un habitat confortable !

Une décroissance plurielle

Finalement, la décroissance, c’est simplement le refus du mythe de la croissance économique et la nécessité de décoloniser nos imaginaires pour créer autre chose. Et là, j’ai pu constaté que les divergences étaient nombreuses ! Certains objecteurs de croissance sont républicains et se présentent aux élections, d’autres sont libertaires voire anarchistes, d’autres sont même nationalistes… Entre ceux qui veulent une état fort et des mesures restrictives musclées, ceux qui défendent l’autonomie individuelle, chacun sur son lopin de terre, et ceux qui imaginent des territoires autonomes et solidaires, gouvernés de façon collective, ça chauffe parfois ! Certaines idées, toutefois, font consensus, comme le slogan “plus de liens, moins de biens” et l’importance de relocaliser l’économie.

Comme dans toutes les philosophies, il y a des “fondamentalistes”… On ne voit parfois qu’eux mais ils ne reflètent pas la réalité, c’est aussi ce qu’il se passe dans la décroissance.

Et le développement durable, dans tout ça ?

Pour les objecteurs de croissance, le développement durable est une supercherie, il roule forcement pour la croissance. Dans la bouche des politiques et des industriels, il est vrai que c’est le cas. Le concept est-il pour autant intrinsèquement “contaminé” par la croissance ? Je n’en suis pas si sûre et reste séduite par ses 3 piliers : développement économique, social et environnemental. A mon sens, développement économique ne signifie pas croissance. Œuvrant pour le développement local et le développement rural, refuser ce terme me semble absurde. Je rejoins ici le propos du géographe Yves Gilbert, spécialiste du développement local. Dans la contribution “La recomplexification du territoire”, il explique que “la notion de développement ne peut exprimer l’idée de croissance au sens où l’entendent les économistes (lisible au travers d’accroissement de taux de redressements tendanciels de courbes) mais celle d’approfondissement entendue comme consolidation de l’épaisseur sociale : “approfondissement des rapports d’intelligence entre une société et ses territoires” (…)

Finalement, ces courants différents que sont décroissance et développement durable, peuvent conduire à un même projet de société.

Mieux vaut deux utopies plutôt qu’une !