De la relocalisation à la décroissance… ou au développement durable ?

J’ai déjà évoqué l’importance de relocaliser l’économie ou plutôt de créer une économie localisée pour favoriser le développement des territoires ruraux mais aussi pour inventer un nouveau modèle de société, plus écologique et sociale. J’ai aussi abordé la question de l’autonomie (vie en auto-suffisance). Il est donc logique que je m’aventure sur le terrain de la décroissance, ce mot-qui-fait-peur mais qui, pourtant, sous-tend une idéologie moins négative qu’elle ne paraît et ouvre différentes perspectives en terme de projet de société.

Pour cela, je vous propose un petit compte-rendu d’une conférence de Serge Latouche, l’économiste le plus prolixe sur la question, qui s’est tenue cette automne à Paris, organisée par les JNE (journalistes pour la nature et l’écologie, dont je suis membre).

Origine du concept de décroissance

La décroissance vient de la rencontre de deux courants de pensées :

– l’écologie politique : le Club de Rome, les intellectuels comme André Gorz ou Bernard Charbonneau, le scientifique Georgescu Roegen, à qui l’on attribue la paternité du mot décroissance (en fait, c’est à son traducteur que l’on doit le terme). Pour ces penseurs, seule la sobriété peut permettre de résoudre la crise écologique puisque la seconde option, la foi en la techno-science (scientisme), conduit à une crise sociale et déshumanise

– la critique du développement : des penseurs comme Ivan Illich et François Partant, pour qui l’idéologie du développement n’est que la poursuite des pratiques colonialistes et reflète une velléité d’occidentaliser le monde. En toile de fond, la critique de la société de consommation et de ses 3 piliers : la publicité, l’obsolescence programmée et le crédit.

Au début des années 2000, le développement durable fait son entrée et La Ligne d’Horizon (l’association des amis de François Partant) s’inquiète de ce concept qui leur semble n’être que le nouveau visage de l’idéologie du développement qu’ils critiquent. Cette association organise donc en mars 2002 un colloque international à l’Unesco sur le thème de l’après-développement. Là, ça a fait « tilt » : la décroissance a permis la convergence de ces deux courants.

Un mot communiquant

Le mot « décroissance » a été choisi pour son côté communiquant, plus parlant que la notion d »après développement ». Dans un monde de communication, il fallait un mot un peu slogan, qui puisse susciter des réactions. C’était important face à l’inertie actuelle. Avec le mot décroissance, on se focalise sur la base des problèmes : la croissance à l’infini n’est pas soutenable car les ressources de la planète sont limitées, et elle n’est pas souhaitable d’un point de vue social. Pour le reste, les divergences sont nombreuses car la décroissance a donné naissance à plusieurs courants de pensée.

Trois contre-sens à propose de la décroissance
Où les sceptiques se rendent compte qu’il ne s’agit pas du tout de revenir à la bougie

1) la décroissance n’est pas la récession ni la croissance négative, ni la croissance zéro.
La crise actuelle n’a rien à voir avec la décroissance. Et pour cause, il n’y a rien de pire qu’une croissance négative dans une société bâtie sur la croissance, c’est que nous vivons en ce moment (nous et nos portes-monnaies !). La décroissance, c’est une invitation à créer un nouveau projet de société qui ne serait plus basé sur la croissance.

2) la décroissance est technophobe
La décroissance dénonce le scientisme, mais pas la science et n’a rien contre la recherche en médecines préventives, agrobiologie etc.

3) la décroissance, c’est revenir à l’âge de pierre, la bougie, le moyen-âge…
Il y a moins d’une cinquantaine d’années, on ne vivait pas à la bougie et pourtant, l’empreinte écologique des Français était soutenable c’est à dire équivalente à une planète (rappelons que si tout le monde vivait comme nous aujourd’hui, il faudrait 3 planètes). Qu’est-ce qui nous a fait passé en quelques années de 1 à 3 planètes ? La mondialisation économique et libérale. Dans les années 60, quand on achetait à l’époque un yaourt à la fraise, ce produit et ses différents ingrédients n’avaient pas fait des milliers de kilomètres avant d’arriver à l’épicerie. On peut culpabiliser le citoyen autant qu’on veut en l’exhortant à pratiquer des petits gestes verts, mais ce n’est pas lui qui pollue, c’est le système.

A ce compte-rendu des propos de Serge Latouche, j’ajouterai que la décroissance s’applique aux pays riches, développés. Il ne s’agit pas de laisser le Sud crever ! En revanche, leur imposer notre modèle de développement est absurde quand on voit où cela nous a conduit : crise économique, écologique et sociale.  Il va de soi que les objecteurs de croissance souhaitent que chacun puisse avoir accès à de l’eau potable, à une nourriture saine et à un habitat confortable !

Une décroissance plurielle

Finalement, la décroissance, c’est simplement le refus du mythe de la croissance économique et la nécessité de décoloniser nos imaginaires pour créer autre chose. Et là, j’ai pu constaté que les divergences étaient nombreuses ! Certains objecteurs de croissance sont républicains et se présentent aux élections, d’autres sont libertaires voire anarchistes, d’autres sont même nationalistes… Entre ceux qui veulent une état fort et des mesures restrictives musclées, ceux qui défendent l’autonomie individuelle, chacun sur son lopin de terre, et ceux qui imaginent des territoires autonomes et solidaires, gouvernés de façon collective, ça chauffe parfois ! Certaines idées, toutefois, font consensus, comme le slogan « plus de liens, moins de biens » et l’importance de relocaliser l’économie.

Comme dans toutes les philosophies, il y a des « fondamentalistes »… On ne voit parfois qu’eux mais ils ne reflètent pas la réalité, c’est aussi ce qu’il se passe dans la décroissance.

Et le développement durable, dans tout ça ?

Pour les objecteurs de croissance, le développement durable est une supercherie, il roule forcement pour la croissance. Dans la bouche des politiques et des industriels, il est vrai que c’est le cas. Le concept est-il pour autant intrinsèquement « contaminé » par la croissance ? Je n’en suis pas si sûre et reste séduite par ses 3 piliers : développement économique, social et environnemental. A mon sens, développement économique ne signifie pas croissance. Œuvrant pour le développement local et le développement rural, refuser ce terme me semble absurde. Je rejoins ici le propos du géographe Yves Gilbert, spécialiste du développement local. Dans la contribution « La recomplexification du territoire », il explique que « la notion de développement ne peut exprimer l’idée de croissance au sens où l’entendent les économistes (lisible au travers d’accroissement de taux de redressements tendanciels de courbes) mais celle d’approfondissement entendue comme consolidation de l’épaisseur sociale : « approfondissement des rapports d’intelligence entre une société et ses territoires » (…)

Finalement, ces courants différents que sont décroissance et développement durable, peuvent conduire à un même projet de société.

Mieux vaut deux utopies plutôt qu’une !

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3 Réponses to “De la relocalisation à la décroissance… ou au développement durable ?”

  1. Sophie Says:

    Ce billet est très clair et bien documenté. Merci pour cette synthèse.

  2. Anissina (M@rie) et ses elféebulations Says:

    Et heureusement qu’on a pas besoin de revenir à la bougie mais de temps en temps à l’occasion d’un repas c’est tout de même pas mal non plus😉
    Bises elfiques

  3. De la relocalisation à la décroissance… ou au DD ? « MNE Bordeaux Aquitaine Says:

    […] à la décroissance… ou au DD ? Publié le mars 25, 2009 par pascalbourgois2 neocampagne.wordpress.com, Emmanuelle Mayer, février […]

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